S. Maufroy: Le philhellénisme franco-allemand (1815-1848)

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Title
Le philhellénisme franco-allemand (1815-1848).


Author(s)
Maufroy, Sandrine
Series
Hors collection
Published
Paris 2011: Belin
Extent
317 S.
Price
€ 29,00
Rezensiert für 'Connections' und H-Soz-Kult von:
Maria Tsoutsoura, Athènes

Cet ouvrage concerne la « réactivation d’un patrimoine culturel européen » (p. 15) qui date (en fonction de l’apport des savants byzantins à l’Occident) de la chute de Constantinople (1453). S. Maufroy examine l’interaction franco-allemande sur une période d’intensification privilégiée du philhellénisme, comme phénomène transnational complexe faisant intervenir des composantes intellectuelles et politiques multiples, afin de mieux comprendre son rôle dans la constitution des États-nations, ses pratiques, ses antinomies. À la fois en historienne et en littéraire, elle explore des fonds d’archives inconnus et l’analyse de ses sources, qu’elles soient inédites ou publiées, fait preuve de finesse et de rigueur.

La première partie s’interroge sur les revendications occidentales de l’héritage grec. En effet, si la Révolution française introduit le concept de régénération dans le discours européen, le néohumanisme allemand propose un programmne concret pour la formation de l’homme nouveau. Les voyages manqués de Winckelmann ou d’Anacharsis contribuent dès le XVIIIe siècle à construire une vision de la Grèce par métonymie ou par métaphore, en empruntant systématiquement leurs termes réels à la référence occidentale, avant que les diplomates et les antiquaires n’entreprennent de révéler la Grèce comme lieu stratégique et comme « terrain de concurrence pour l’acquisition d’objets d’art » (p. 45). S. Maufroy fait un admirable récit de cette quête de la beauté idéale qui a progressivement depuis Elgin transformé le pillage en vente aux enchères des grands symboles culturels comme la Vénus de Milo ou le temple d’Aphaia d’Égine : avant de se demander devant les Grecs révoltés des années 1820, s’ils sont plus français qu’allemands, Londres, Paris et Munich se sont revendiquées plus spartiates ou plus athéniennes. Cependant, également sensible au mishellénisme et à la graecophilie, le terme de régénération implique une dégradation intermédiaire, autrement dit l’insuffisance des Grecs modernes par rapport aux Grecs anciens.

Pour mettre en relief le philhellénisme qui se prolonge jusqu’à la fin du siècle, après avoir découvert et créé une Grèce imaginée, S. Maufroy consacre trois chapitres aux parcours de trois figures emblématiques.

Le cas de K. B. Hase, un Allemand qui, depuis 1801, à l’âge de vingt ans, évolue à Paris et accède à un grand pouvoir universitaire, permet de considérer la place des études néohelléniques naissantes dans l’échelle de valeurs académiques européennes. Étroitement associée aux enjeux du pouvoir, le grec reflète les soucis coloniaux et sociaux inhérents à la définition nationale de la Grèce, dont la régénération implique une « réunion » des divers états linguistiques qui se sont manifestés au cours des temps. Contrariés par le soulèvement « prématuré » de 1821 par rapport au niveau d’instruction presupposé pour l’émancipation du peuple, les cercles de la diaspora grecque en Europe et les hellénistes savants ont tenté, plutôt que de procéder simplement par enrichissement « mixobarbare », d’épurer le grec parlé, de réactiver des éléments désuets et d’inventer à partir de la langue antique des termes pour exprimer les réalités modernes. Les Grecs appartenant aux classes sociales éduquées respectent ainsi le postulat de supériorité culturelle de l’Europe, en accordant un statut différent aux emprunts au turc ou aux emprunts à l’italien. Mais tout en profitant d’une riche diachronie millénaire, les études néohelléniques restent en réalité à l’ombre des études classiques. Auxiliaire du grec, l’enseignement du grec moderne équivaut à celui d’objectifs spécifiques à l’intention de diplomates, d’archéologues et de commerçants destinés à travailler sur le « terrain ». Implantée par ailleurs dans l’éducation du nouvel État, la « réunion » de la langue grecque aura des conséquences graves, puisque l’idéologie nationale est directement nourrie par les a priori linguistiques : la régénération n’implique-t-elle pas que le combattant illettré est moins grec que le Parisien ou le Grec de Vienne ayant accès à Pausanias ? La hiérarchie des différentes strates historiques du grec engendre ainsi à terme en Grèce la consécration du protectionnisme européen et attise des déchirements civils qui se prolongeront jusqu’aux dernières décennies du XXe siècle.

Parallèlement aux arguments puisés aux études classiques, la collecte des chants populaires s’inspire du monde moderne pour venir à l’appui de la cause grecque. Le chapitre consacré par S. Maufroy à l’édition des chants grecs par Claude Fauriel en 1824-1825, met en réalité en valeur les diverses tentatives allemandes qui l’ont précédée et celles, françaises, allemandes ou autres qui l’ont suite copiée, traduite et réorientée dans la première moitié du XIXe siècle. Le développement passionnant des transferts en chaîne, des collaborations et des concurrences dont le corpus cohérent d’une tradition orale est le fruit, implique les Grecs et leurs médiateurs de la diaspora, des savants et des poètes français et allemands, les célèbres salons suisses ou vénitiens, mais aussi certaines idées précises sur la civilisation, ses origines et son avenir. L’exemple grec se situe en effet au centre d’une conception ternaire de l’histoire, qui donne à espérer un renouvellement de la culture européenne par ses sources. Les analogies thématiques et esthétiques entre chants populaires et épopées antiques encouragent les études homériques et l’histoire des langues ; mais le discours qui confirme la continuité grecque depuis l’antiquité, associée souvent aux langues indo-européennes et aux affinités gréco-allemandes, est disputé par celui qui insiste sur les mélanges slaves ou albanais chez les Grecs modernes. Inspirée par l’interprétation des chants populaires (Volkslieder) comme chants nationaux (Nationalpoesie), une anthropologie du folklore issue de la philologie classique est ainsi institutionnalisée en Grèce comme « discipline scientifique aux implications politiques » (p. 123) souvent nationalistes. Le souci d’assouplir les normes esthétiques occidentales à travers les traditions populaires prend par ailleurs le dessus en Occident, en engloutissant les productions poétiques individuelles grecques de haut niveau, comme celle de Denis Solomos (p. 155), dont l’Hymne à la Liberté est paru dans l’édition de Fauriel, et qui n’a jamais pu depuis recouvrer son autonomie littéraire au niveau international – tellement la fidélité au sens dans les projets des traducteurs et la prédominance du motif du conflit gréco-turc empêchaient de reconnaître une frontière entre tradition populaire et art individuel grec. Les relectures des chants populaires orientées par les enjeux du pouvoir politique ou esthétique masquent ainsi l’évidence des réseaux culturels féconds qui, par leurs accords et leurs dissensions, par leurs activités et leurs éditions multilingues ou interlinguistiques, ont donné naissance à l’esprit européen moderne.

Les collaborations éditoriales de Friedrich Thiersch (troisième figure à laquelle S. Maufroy consacre un chapitre), notamment avec J. F. Cotta et J.-G. Eynard, son voyage en Grèce après l’assassinat de Capodistria, éclairent les préoccupations sur un gouvernement pour la Grèce après sa libération de l’Empire ottoman, l’échec des projets démocratiques et le choix d’un souverain sous la pression de la gallophobie et de l’anglophobie. Elles révèlent l’intensité, la volonté et l’énergie dont cette libération est issue et les méthodes adoptéees par les philhellènes pour contourner la censure et accélérer la diffusion de l’information en profitant des langues et des publics différents. L’élaboration d’un discours qui vise le public le plus large possible, implique souvent d’écarter toute comparaison de la guerre d’indépendance grecque (assimilée soit à une révolution nationale ou sociale, soit à un devoir culturel savant ou chrétien) avec les autres mouvements révolutionnaires européens. Le terme de « restauration » (Wiedergeburt) adopté par Thiersch dans le titre de son livre sur la Grèce rédigé en français pour mieux atteindre les diplomates et les souverains, remplace les termes de soulèvement, de révolte, sinon de régénération, de réveil, de résurrection et de renaissance, qui ont enveloppé le sens d’une guerre d’indépendance, provisoirement adoptée par toutes les tendances idéologiques d’un moment historique trouble. Il implique, par l’introduction de lois et d’usages qui appartiennent à une civilisation étrangère à son sol, la réparation d’un pays endommagé (p. 219) et insiste sur le substrat culturel ou ethnique de l’Antiquité. Depuis sa fondation, la Grèce fut ainsi le terrain expérimental sur lequel l’utopie occidentale tenta de s’appliquer. Piégée entre le double mouvement d’hellénisation et d’européanisation systématique (p. 246), qui lui laissait peu de marge de manœuvre pour se définir elle-même, elle a servi à façonner l’image de l’Europe bourgeoise et à la définir par opposition à un Orient dont elle est devenue la frontière.

Le livre de S. Maufroy appelle sans doute déjà de nouvelles recherches sur le philhellénisme international, sur ses implications politiques et sur les autres récupérations cuturelles du patrimoine grec, depuis les premières récurrences du mot dans la période hellénistique, dont C. P. Cavafy raille le mimétisme dans le poème «Φιλέλλην» (1912), au moment même où le philhellénisme européen s’évanouit. L’analyse de l’exemple franco-allemand reste toutefois une étude exemplaire des transferts culturels multipolaires, un livre incontournable sur les domaines grec, français et allemand et sur l’histoire européenne du XIXe siècle.

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03.02.2012
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Diese Rezension entstand im Rahmen des Fachforums 'Connections'. http://www.connections.clio-online.net/
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