M. G. Stanard: The Leopard, the Lion, and the Cock

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Title
The Leopard, the Lion, and the Cock. Colonial Memories and Monuments in Belgium


Author(s)
Stanard, Matthew G.
Published
Extent
338 S.
Price
€ 65,00
Reviewed for Connections. A Journal for Historians and Area Specialists by
Chantal Kesteloot, Centre for Historical Research and Documentation on War and Contemporary Society, Brüssel

La mort de Georges Floyd, victime de violences policières à Minneapolis, le 26 mai 2020, a suscité une vague de protestation aux Etats-Unis et dans nombre de pays européens où le mouvement "Black lives matter" a essaimé. Le racisme actuel et la décolonisation de l’espace public sont liés. Plusieurs monuments liés au passé colonial belge et en particulier à la figure de Léopold II ont été endommagés ou retirés de l’espace public.

Le livre The Leopard, the Lion and the Cock. Colonial Memories and Monuments in Belgium de Matthew G. Stanard, publié en 2019 aux éditions Leuven University Press, vient donc à son heure. L’auteur est professeur d’histoire au Berry College en Géorgie (Etats-Unis). Il analyse la manière dont la société belge appréhende son passé colonial. L’auteur propose une double grille de lecture: d’une part, une structure classique et chronologique en six chapitres et, d’autre part, des pages consacrées aux monuments coloniaux dans l’espace public belge. Le premier chapitre, consacré à la période d’avant 1960, porte sur la manière dont les Belges ont envisagé l’expérience coloniale au moment des faits; les cinq chapitres suivants nous entraînent jusqu’au début de l’année 2019. Chaque chapitre est entrecoupé d’encadrés consacrés aux monuments coloniaux. Outre la présence d’une iconographie en couleur, l’auteur fournit des indicateurs objectifs (localisation, artiste, année d’installation, source de financement…) et une présentation de l’œuvre et des débats qu’elle suscite. Cette double grille est à la fois une force mais aussi une certaine faiblesse de l’ouvrage.

La force réside dans le caractère novateur de la recherche. Jusqu’à présent, les monuments coloniaux belges n’ont fait l’objet d’aucune étude systématique. Or cette question suscite débat. Si l’auteur évoque l’existence de centaines de monuments coloniaux, une cartographie précise reste à faire. L’ouvrage est accompagné d’une annexe, accessible en ligne [1]. Elle se présente sous la forme d’un fichier Excel identifiant 452 entrées (noms de rues, plaques, monuments, mémoriaux) avec quelques éléments bibliographiques. Il y a là, la substance d’une recherche potentielle. Car il ne s’agit pas ici d’une approche systématique des monuments. Le lecteur reste quelque peu sur sa faim: Qui sont les groupes initiateurs des différents projets? Comment les communes ont-elles été contactées? Y a-t-il eu des refus? Y a-t-il eu débat? Les archives communales peuvent se révéler très riches à cet égard. Cette recherche reste à faire.

Si l’auteur se plonge dans la période d’avant 1960, c’est la période postérieure à l’indépendance qui est la plus riche en réflexions même si, pour ce qui est des monuments et des mémoriaux, ils sont quasiment tous antérieurs à 1960. Stanart nous montre combien cette mémoire coloniale est loin d’avoir été linéaire ou même omniprésente. Certaines périodes se sont caractérisées par une grande indifférence voire le silence. D’autres enjeux mémoriaux dominaient. Pourtant cette mémoire subsistait dans des groupes limités et fermés qui avaient souvent eu un rapport personnel avec l’histoire du Congo colonial. Sur le plan de la recherche, le constat est du même ordre. Il y a toujours eu des recherches mais celles-ci n’ont guère retenu l’attention du public même si elles n’étaient pas nécessairement menées par des historiens à la marge des milieux académiques. Lorsque le débat a envahi l’espace public, c’est souvent à l’initiative de personnalités extérieures au monde académique. Celles-ci ont puisé dans les recherches des historiens mais leur ont donné un caractère de scoop. Parfois, c’est l’utilisation d’une terminologie - le concept de "génocide" - ou encore le nombre de Congolais massacrés durant la période de l’Etat indépendant du Congo qui ont entraîné de vifs débats. Ces discussions n’ont jamais été neutres mais aujourd’hui elles semblent plus rudes, de par le ton, les injonctions et le recours à certaines formes de violences dans l’espace public.

L’auteur souligne aussi combien le passé colonial n’est pas présent de manière linéaire. Il est largement dominé par deux périodes : l’Etat indépendant du Congo et la décennie 1950. Ces deux périodes ont le plus nourri une certaine représentation "construite" de la réalité coloniale. Léopold II – et son entourage – a largement investi dans la justification de la mise en œuvre du projet colonial. La décennie 1950 s’est imposée pour plusieurs motifs: présence plus massive de Belges au cours d’une période charnière entre la fin de la guerre et la décolonisation, circonstances du retour et recours, plus que leurs prédécesseurs, aux témoignages visuels et écrits. Les anciens du Congo ont emporté avec eux une certaine vision de la société coloniale et se sont retrouvés dans une société belge qui ne les a guère compris. Ils se sont dès lors réunis entre eux. Cette sociabilité s’est perpétuée et a, à son tour, touché leurs enfants.

Comme ailleurs, la question de la mémoire du passé suscite débats et controverses en Belgique. Ceux-ci s’articulent pour partie autour de la division entre Flamands et francophones. Le titre du livre y fait d’ailleurs référence avec le lion comme symbole de la Flandre et le coq de la Wallonie. Parmi les questions qui divisent la société, la mémoire des deux conflits mondiaux occupe une large place. Qu’en est-il de la question de l’héritage colonial? Est-il lui aussi instrumentalisé? Un examen rapide pourrait faire croire que le rapport plus critique à l’égard de la Belgique entretenu par une partie de la population flamande induirait un regard plus critique à l’égard du passé colonial. Celui-ci serait utilisé pour critiquer la Belgique et l’affaiblir davantage encore. A l’inverse, une majorité de Wallons et de francophones, semblant aujourd’hui plus attachés au maintien de l’Etat belge, auraient davantage de difficultés à se montrer critiques à l’égard du passé colonial. Cette représentation des faits peut à la fois être confortée par un certain nombre de déclarations mais elle peut également être déconstruite. Contrairement à ce que le titre laisse entendre en s’inscrivant dans un triangle entre le léopard, le coq et le lion, il ne s’agit pas ici d’une étude approfondie sur la manière dont les sociétés flamande et wallonne appréhendent ce passé colonial. En fait, l’auteur procède par touches. L’exposé est séduisant mais, au final, il ne permet pas de répondre à la question sur la manière dont ce passé est perçu par les deux communautés. Comme le constate l’auteur, d’autres groupes interagissent. La Belgique ne se réduit pas aux identités flamande et wallonne. La société est plus complexe et plus divisée. La question coloniale nourrit aussi une certaine forme de nationalisme belge qu’il n’est pas toujours aisé de positionner par rapport aux autres identités.

Le débat n’est pas seulement "belgo- belge". La montée en puissance de la communauté d’Afro-descendants y occupe un rôle majeur. Longtemps, cette communauté est restée très faible numériquement. La Belgique n’a rien fait pour encourager la présence de colonisés sur son territoire. C’est sans doute la seconde génération qui a le plus contribué au débat. La première a mené ses propres combats souvent liés à des positionnements par rapport au régime de Mobutu d’abord et de Kabila ensuite, vivant mentalement entre les deux pays. La génération actuelle a grandi en Belgique, a souvent la nationalité belge. Elle est confrontée au poids du passé et au racisme contemporain. Certes, l’auteur n’a pu intégrer dans son propos les toutes dernières évolutions mais il aborde néanmoins la question importante de la réouverture du Musée de Tervuren envers lequel il se montre très critique. Il inscrit également les débats dans un contexte qui déborde largement le cadre national, à la fois parce qu’ils sont présents dans d’autres sociétés postcoloniales mais aussi parce que la société belge n’est pas indifférente à ce qui se passe ailleurs.

A travers la mémoire coloniale, l’auteur met en lumière un certain nombre de constantes : souvent les enjeux de mémoire ont été nourris par des historiens extérieurs à l’espace national et par des personnalités atypiques. Le rôle des médias a souvent été décisif. Ce que ce livre nous révèle du cas belge sur l’enjeu (post)colonial peut également servir de matrice pour d’autres pays ou d’autres enjeux. Il y aurait en effet bien des réflexions à mener sur ce parallélisme entre l’histoire et la mémoire des guerres – et singulièrement celle de la Seconde – et l’enjeu colonial. Certes la chronologie est distincte. La Seconde Guerre mondiale a envahi plus précocement le champ mémoriel mais les similitudes sont frappantes : injonctions à se souvenir, dénonciations de l’absence du sujet dans l’enseignement et de silences considérés comme savamment entretenus, recours au politique, moralisation des débats, sentiment d’incompréhension des acteurs, rôle des groupes de pression et demandes d’excuses… Il y a là toute une série de mécanismes qui mériteraient d’être analysés de manière systématique.

Malgré les réserves exprimées, l’ouvrage de Matthew G. Stanard vaut largement le détour. Il nous ouvre bien des portes sur un passé riche et controversé. A découvrir!

Note:
[1]https://lup.be/pages/digital-appendix-the-leopard-the-lion-and-the-cock?_pos=2&_sid=62c4ae982&_ss=rmp;_ss=r

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09.10.2020
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