P. M. Frowd: Security at the Borders

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Titel
Security at the Borders. Transnational Practices and Technologies in West Africa


Autor(en)
Frowd, Philippe M.
Erschienen
Anzahl Seiten
226 S.
Rezensiert für Connections. A Journal for Historians and Area Specialists von
Thomas Cantens, chef de l’unité recherche et politiques de l’Organisation Mondiale des Douanes, chercheur et enseignant associé au Centre de Recherche et d’Etudes sur le Développement International (Université de Clermont Auvergne

Afin de rendre compte des dispositifs de sécurité aux frontières, Philippe Frowd explore la mise en œuvre de projets de coopération en matière de migration au Sénégal et en Mauritanie. Pour ce faire, il « assemble » –la notion « d’assemblage » est au cœur de son cadre théorique– les acteurs, les technologies, les pratiques et les politiques pour tenter de montrer comment se fabrique la frontière, notamment l’externalisation des frontières européennes sur le continent africain.

La force de l’ouvrage réside dans ses choix théoriques. Frowd fait appel à des penseurs dont le mérite principal est de nous inviter à ne pas considérer l’Etat comme un donné de nos sociétés, mais plutôt comme un acteur historique, complexe et disparate. Frowd a recours à l’anthropologue James Scott, qui développe une pensée « anarchiste » au sens d’une mise à distance méthodologique de l’Etat, au philosophe Gilles Deleuze dont les concepts de rhizome inspirent Frowd pour représenter l’agencement des acteurs et des techniques et leur développement hors de toute centralité, et au sociologue Pierre Bourdieu pour ses approches critiques de l’Etat. Il ne s’agit que de quelques exemples, car il n’est possible dans cette revue que de donner un aperçu de la densité conceptuelle de l’ouvrage. Frowd met sur le même plan les acteurs humains et les acteurs non-humains, le technique et le symbolique, le pratique et le discursif, pour montrer comment ils font « assemblage » et constituent la « frontière au travail ».

Ces choix théoriques procurent plusieurs avantages pour une critique éclairée des politiques sécuritaires et des analyses de celles-ci. Le premier est évident lorsqu’il s’agit d’examiner le rapport au politique. Frowd montre comment les questions de migrations et de développement échappent à la décision politique publique, dans les pays récipiendaires comme dans les pays fournisseurs d’aide. Le propos n’est pas particulièrement nouveau depuis les travaux de James Ferguson en 1990 sur le développement comme « machine anti-politique ».[1] Toutefois, l’analyse de Frowd est suffisamment fine pour montrer que des processus diversifiés finissent par s’agréger et transformer une question politique en un projet sécuritaire. En élucidant le comment plutôt que le pourquoi, Frowd ne cède pas à une critique simplificatrice des politiques publiques guidée par la représentation générale d’une domination Nord-Sud. Il montre plutôt que la circulation transnationale des connaissances expertes et des technologies, souvent au nom d’une marche forcée vers la « modernité » voulue par tous les acteurs, suffit à construire des réponses aux questions migratoires hors du champ politique, voire à faire perdurer des dispositifs de contrôle au nom du « risque ».

Un autre avantage de l’approche de Frowd est l’importance accordée au matériel, aux technologies comme motifs et supports de transfert de connaissances donc vecteurs de rapports entre experts et récipiendaires. Ces technologies sont utilisées quelque part, un véhicule ou un navire en patrouille, un poste frontière terrestre ou un aéroport. Ce quelque part fait sens, d’abord d’un point de vue ethnographique, en situant l’observation de l’auteur dans une réalité matérielle. Toutefois, il fait sens aussi lorsque l’examen de ces lieux de technologies montre à quel point les réponses sécuritaires sont localisées, voire isolées. Frowd en conclut que, loin d’un « Etat sécuritaire », les technologies ne parviennent pas à produire ce contrôle territorial et sociétal au nom duquel elles sont déployées. Frowd illustre ce point également à travers les difficultés voire l’impossibilité de connecter des bases de données nominatives gérées par différents services nationaux. Le recours aux technologies crée donc des poches d’efficacité dans les services de sécurité. En outre, les processus peu formalisés demeurent au-delà des normes véhiculées par les experts et supportées par les technologies. Frowd prend l’exemple des procédures en amont des enregistrements biométriques de la population. Ces procédures assurent aux autorités locales une maîtrise dans la certification de la nationalité de chaque individu, avant son enregistrement par des systèmes biométriques. La pression sécuritaire sur quelques lieux, qui parfois ne sont pas ceux les plus « à risque » du point de vue des migrations illégales, et la préservation de processus informels en amont des technologiques ne suffisent pas à transformer structurellement l’Etat africain, selon Frowd.

Troisième avantage des choix théoriques de Frowd, la notion horizontale d’assemblage lui permet de contester la représentation d’une logique de domination dans les rapports de coopération. S’il est vrai que le transfert de connaissances confère un avantage à l’expert, Frowd montre que les flux de connaissances sont bidirectionnels : les « experts internationaux » ou étrangers apprennent aussi de leurs collègues nationaux. En outre, leurs rapports sont aussi traversés d’un esprit de corps qui garantit une forme de cohésion dans les objectifs et les pratiques. C’est alors bien l’asymétrie technologique, dans les outils et les connaissances associées à leur utilisation, entre forces européennes et forces locales qui assure aux premières une forme de légitimité en dépit de leur manque de connaissance des conditions locales de migration.

L’ouvrage de Frowd permet donc au lecteur de cheminer dans un cadre théorique particulier, riche de capacités critiques tout en demeurant précis et nuancé. Sur la forme, le lecteur ne devra pas s’arrêter au caractère parfois fastidieux de la première partie où Frowd pose ses concepts sans les étayer immédiatement par la preuve de leur efficacité, donnant parfois l’impression qu’il lutte avec eux pour démontrer la légitimité de leur usage. Cette impression du lecteur est accrue par le fait que la deuxième partie, consacrée uniquement aux cas d’étude, a recours finalement à quelques concepts simples dont l’exposition aurait pu être intégrée à la description des cas eux-mêmes. Cette critique ne diminue en rien le projet conceptuel de l’ouvrage et l’intérêt de sa portée critique. Frowd se confronte en fait aux difficultés inhérentes aux pensées « post- », à savoir leur caractère très métaphorique et inspirant mais aussi complexe à mobiliser sur le terrain. Il s’agit plus d’une « manière de voir » l’Etat que d’un appareillage conceptuel opérationnel, aussi parce que, pour les auteurs auxquels Frowd fait référence, imposer un tel appareillage précis serait probablement entré en contradiction avec le projet philosophique émancipateur au cœur de leur pensée.

Si l’ouvrage accorde une place importante à la discussion du cadre théorique, la réalité des pratiques pourrait être plus exposée, de façon plus systématique. Les matériaux ethnographiques demeurent rares, en dépit de la revendication du recours à l’ethnographie et à l’observation participante de l’auteur en introduction. Les études de cas font beaucoup appel à des observations générales, de politiques et de systèmes, fondées sur des entretiens plutôt que des observations de pratiques répétées et in situ. Il est vrai que la pratique ethnographique est complexe à organiser dans les services de sécurité.

Enfin, l’ouvrage de Frowd mériterait quelques compléments de travaux pour répondre pleinement à l’ambition de rendre compte de la sécurité aux frontières.

Le rapport à la loi semble sous-estimé. Pourtant, sur le terrain, et malgré l’informalité des pratiques parfois relevée par Frowd, la loi demeure un cadre majeur de l’action et de la pensée des acteurs sécuritaires. Elle est à ce titre une référence, aussi pour l’ethnographe qui observe les pratiques. En mettant l’ensemble des pratiques, des discours, des technologies et des acteurs sur un même plan, il y a un risque de perdre de vue ce qui fait référence au-delà de ce plan horizontal qu’est le milieu et la culture professionnelle des acteurs. En tous les cas, les rapports à la loi auraient sans doute mérité plus d’attention, dans la mesure où l’observation porte sur des fonctionnaires exerçant des pouvoirs de coercition. De même, « associée » à la loi, la corruption est quasi-absente de l’ouvrage. Or, il semble peu probable que la corruption soit totalement absente des services en charge de la lutte contre les migrations illégales, de la pensée des experts internationaux et du contenu des programmes de coopération.

En outre, les pratiques et technologies de sécurité en frontière ne se limitent pas au contrôle des personnes. Le contrôle des marchandises, des objets en circulation, n’est pas moins « sécuritaire » : contrôle des produits précurseurs d’engins explosifs improvisés, circulation d’explosifs, d’armes et de stupéfiants. Ce sont autant de produits illicites en circulation qui sont contrôlés en frontière, par des douaniers (qui sont absents de l’ouvrage de Frowd, bien que très présents sur les frontières), et de connections possibles, parfois ponctuelles, entre contrebandiers, groupes armés et passeurs de migrants. Au-delà du contrôle des produits eux-mêmes, la sécurité en frontière comprend la compétition fiscale entre l’Etat et les groupes armés qui eux-aussi taxent les marchandises en mouvement, cette fiscalité étant la plus simple à lever.

Ceci ouvre sur un troisième angle mort de l’ouvrage de Frowd. Certes, la migration est considérée comme une questions importante pour les frontières africaines, du fait de « l’externalisation des frontières des pays partenaires » qu’elle génère avec l’installation de dispositifs de contrôle, mais elle ne menace pas nécessairement la sécurité des états africains. En revanche, en frontière au Sahel, la présence de groupes armés, milices, groupes djihadistes est une véritable menace pour les états, de par les formes de gouvernance qu’ils imposent sur les communautés frontalières, au Mali, au Burkina Faso, au Niger ou au Nigeria et aux voisinages immédiats de ces pays. La compétition pour la maîtrise des zones frontalières entre les groupes armés et les états est aujourd’hui au cœur des problèmes de sécurité aux frontières au Sahel, et des programmes de coopération internationale.

En conclusion, sous ces quelques réserves, principalement celle que l’ouvrage est efficace à traiter des questions migratoires plus qu’il n’envisage la sécurité aux frontières dans la pluralité de ses dimensions, aborder les questions de politiques publiques comme le fait Frowd est à la fois salutaire et fructueux, pour se mettre à distance des catégories de pensée véhiculées par les politiques publiques et l’Etat lui-même dans un domaine –la sécurité– qui demeure un monopole étatique et pour lequel, au Sahel, de nombreuses solutions demeurent à imaginer.

Note :
[1] J. Ferguson, The anti-politics machine. "Development", depoliticization, and bureaucratic power in Lesotho, Minneapolis 1994.

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09.09.2022
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